Je
suis heureux de saluer aujourd’hui, à l’occasion de la clôture de cette 23ème conférence
internationale des commissaires à la protection des données personnelles, les
hôtes de la France. Venus de près de cinquante pays rassemblant les cinq continents
de la planète, vous êtes nombreux à avoir répondu à l’invitation de la Commission
nationale de l’informatique et des libertés. Je remercie le Président Michel GENTOT
de m’avoir convié à conclure vos travaux.
Je
voudrais saluer tout particulièrement la présence de nombreux représentants de
pays ou d’organisations indépendantes qui, jusqu’alors, n’avaient pas participé
à des conférences de ce type. J’y vois un signe encourageant de la progression,
à travers le monde, de l’idéal démocratique, fondé sur le respect de la liberté
individuelle, la libre diffusion de l’information et la protection de la vie privée.
Le respect de ces valeurs exige une adaptation constante du droit à l’évolution
rapide des nouvelles technologies de l’information et de la communication.
Avec
le développement accéléré des réseaux, la collecte et l’échange de données personnelles
ne cessent de s’étendre.
Naguère
utilisés à des fins administratives ou policières, les échanges de données personnelles
ont pris, portés par la dynamique de l’ouverture des marchés, une dimension économique
et sociale nouvelle. Leur extension est à la fois planétaire, grâce à l’internet,
et quotidienne : ils touchent de nombreux aspects de notre vie.
Cette
globalisation des échanges de données et de l’utilisation d’internet a modifié
les frontières entre espace public et espace privé. Elles
sont devenues plus mouvantes et souvent plus ténues. Jamais le progrès des moyens
de communication n’a suscité un tel besoin de garanties individuelles. Il est
essentiel que la prolifération de fichiers contenant des informations d’ordre
privé, dont l’utilisation peut être discriminante, soit encadrée par la loi, qu’il
s’agisse de l’attribution d’un contrat de travail, d’un logement ou d’un contrat
d’assurance.
Sur
les lieux de travail, en
particulier, la généralisation de l’accès à l’internet, l’utilisation
du courrier électronique, entre autres, conduisent parfois à une redéfinition
de la frontière entre espace privé et espace public. Les dispositifs de cybersurveillance
développés par les entreprises doivent répondre à des normes strictes, compatibles
avec les principes posés par le droit du travail.
Le
développement de " l’e-santé " appelle une vigilance
particulière dans un domaine qui touche à l’intimité de la personne. L’informatisation
rapide des secteurs de la santé multiplie les échanges de données médicales. Il
importe d’établir, au niveau mondial, des règles de conduite interdisant fermement
toute commercialisation des données personnelles sans le consentement éclairé
des intéressés. Ces règles devront concerner autant les modalités d’utilisation
–effectives ou potentielles– de données nominatives que celles des garanties données
aux patients de leur stricte confidentialité, si ces derniers le souhaitent. En
l’absence de réglementation internationale dans ce domaine, les contrôles et les
mises en garde au niveau national par les autorités de protection des données
sont déterminants et doivent être renforcés.
Le
travail de ces autorités indépendantes a contribué à l’émergence d’un nouveau
concept juridique, le droit à la protection des données. Le
droit à la vie privée s’est constitué progressivement comme un droit de la personne.
C’est une conquête majeure dans la protection des libertés individuelles. Ce mouvement
s’est affirmé comme une réponse forte à ceux qui redoutaient l’intrusion de l’Etat
dans la vie privée ou prédisaient l’avènement de la " marchandisation " des
données personnelles et fustigeaient l’inefficacité des autorités de protection
des données personnelles. Une double mission de contrôle et de conseil a été assignée
par la plupart des Etats aux autorités nationales de protection des données. En
amont du législateur, l’apport spécifique de ces autorités permet d’éclairer les
décideurs, publics et privés, et de rapprocher des traditions juridiques différentes.
C’est
pourquoi je me réjouis que vos travaux aient porté, cette année, sur le thème
" Vie privée – Droit de l’homme ". Ils ont mis en perspective
les progrès de la protection des données personnelles.
Le
droit à la protection de la vie privée s’affirme comme un droit universel.
Dans
les années 1970, le droit à la protection des données personnelles est né des
craintes suscitées par la constitution de fichiers informatisés centralisés et
du souci de garantir l’inviolabilité d’un espace privé, dont les contours semblaient
alors clairement définis.
La
France a été parmi les premiers pays à mettre en œuvre une politique publique
de protection des données personnelles. Il y a trente ans,
le droit au respect de la vie privée n’entrait pas dans le champ des libertés
fondamentales tel que l’avait défini la tradition constitutionnelle française
à partir notamment de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.
Nous pouvons mesurer aujourd’hui le chemin parcouru depuis lors. La loi " Informatique
et Liberté " du 6 janvier 1978 a permis d’élaborer un véritable
droit des fichiers, dans un souci constant de transparence de la part des pouvoirs
publics.
On
peut parler désormais de " modèle européen " de protection des données
personnelles. Les citoyens de l’Union européenne partagent
aujourd’hui une conception exigeante des relations entre l’individu et l’Etat.
Un consensus s’est progressivement forgé, au sein des enceintes européennes, autour
de principes et de valeurs communs. Dès 1981, le Conseil de l’Europe avait adopté
une Convention pour la protection des personnes à l’égard du traitement automatisé
des données à caractère personnel. Au sein de l’Union européenne, la directive
de 1995 a fixé des principes juridiques protecteurs, appelés à être mis en œuvre
par les Etats-membres. Pour transposer cette directive, le Gouvernement français
a préparé un projet de loi modifiant la loi " Informatique et Liberté " de
1978. Ce texte sera discuté par le Parlement au début de l’année 2002. Ce droit
de la protection des données personnelles, consacré par la Charte des droits fondamentaux
de l’Union européenne, solennellement proclamée à Nice en décembre 2000, est désormais
inscrit dans les textes fondateurs de l’Union européenne. C’est une étape essentielle
dans la construction d’un espace de paix et de liberté.
Au-delà,
la mondialisation appelle une harmonisation globale des garanties de protection
des données personnelles.
C’est pourquoi il faut saluer comme un progrès important les accords conclus entre
la Commission européenne et les Etats-Unis en matière de contrôle de la gestion
des flux transfrontières des données personnelles, plus connus sous le nom de
" Safe Harbor ". Nous avons su trouver une démarche commune
fondée sur la contractualisation mais qui suppose, au-delà des divergences d’approche,
l’adhésion à des valeurs communes. De très grandes entreprises internationales
ont adhéré à ces accords. Je relève également que le Canada et l’Australie viennent
d’étendre leur législation, jusque là limitée au secteur public, aux activités
marchandes, que le Japon, l’Afrique du Sud et le Burkina Faso poursuivent
des travaux préparatoires à une législation protectrice du traitement informatique
des données. Quant aux pays qui privilégient la régulation par l’Etat, il leur
appartient de reconnaître, plus que par le passé, la valeur juridique de chartes
ou de conventions permettant la libre adhésion des acteurs économiques aux normes
élaborées en commun.
Il
faut donc mettre en œuvre une régulation de l’espace public mondial qu’est l’internet,
ce qui suppose un consensus international sur son usage, comme l’a rappelé le
Président de la République dans son message inaugural.
Mesdames,
Messieurs,
La
protection de la vie privée et le respect des libertés individuelles ont connu
des progrès importants en Europe et à travers le monde au cours de ces dernières
années. C’est là une évolution positive, dont vous êtes les promoteurs. Veillons
à ce que ce progrès ne s’accomplisse pas au détriment de la sécurité.
Il
faut être attentif à l’équilibre entre liberté individuelle et sécurité collective.
La
crise internationale ouverte le 11 septembre dernier par les terribles attentats
perpétrés à New York et à Washington place cette conférence dans une actualité
particulièrement dramatique. Ces événements questionnent de façon aigüe la pertinence
des réponses qu’ont apportées jusqu’à présent les Etats pour garantir l’équilibre
délicat entre la protection des libertés publiques et la sécurité des personnes
et des biens.
Le
développement planétaire des réseaux de communication met les démocraties au défi
de trouver un juste compromis entre la nécessaire protection des données personnelles
et les impératifs de sécurité. L’actualité
pousse aujourd’hui les Etats à accélérer l’adaptation des dispositifs juridiques
de prévention, en étendant les moyens d’investigation aux nouvelles technologies.
La nécessaire contrepartie réside dans des garanties accrues quant à l’indépendance
et aux moyens des instances de contrôle. Quand les nouvelles technologies ouvrent
aujourd’hui des possibilités inédites au déploiement d’activités criminelles,
y compris les plus meurtrières d’entre elles, le respect de la protection de la
liberté individuelle et de la confidentialité des données personnelles ne doit
pas aboutir à désarmer la Justice et la police dans la lutte contre la criminalité.
Le droit à la sécurité est aussi un droit fondamental : s’il n’est pas garanti,
c’est l’ensemble des libertés publiques qui est atteint.
Entre
l’exigence de sécurité et l’exercice des libertés, la voie est étroite. Le conseil
européen extraordinaire auquel j’ai participé vendredi dernier à Bruxelles a traduit
la détermination des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union à faire de la
lutte contre le terrorisme sous toutes ses formes une priorité absolue. Les orientations
en matière de coopération policière et judiciaire définies lors du conseil européen
de Tampere en 1999 ont été confirmées. De nouvelles décisions, importantes, ont
été prises pour une mise en œuvre rapide.
Plus
généralement, les Etats doivent se doter d’outils efficaces pour lutter contre
la cybercriminalité. Face à la diffusion planétaire de contenus
racistes, antisémites, négationnistes ou attentatoires aux droits de l’homme,
les démocraties doivent poursuivre leurs réflexions sur la prévention des risques
de dévoiement de la liberté, en particulier sur l’internet. La cryptologie constitue
une garantie face à toutes les formes de criminalité informatique qui avancent
le plus souvent masquées sous le pavillon de la liberté d’expression. Dès janvier
1999, le Gouvernement a libéré l’usage de la cryptologie afin de permettre à tous
les citoyens de protéger la confidentialité de leurs messages sur les réseaux
contre les risques d’espionnage électronique et d’atteinte à la vie privée.
Si
" la libre communication des pensées et des opinions est un des droits
les plus précieux de l’homme ", comme le proclame la Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen de 1789, cette liberté doit servir la démocratie
et non être détournée contre elle. Les débats actuels sur l’utilisation du cryptage
par les réseaux criminels sur l’internet conduisent à s’interroger sur l’inadéquation
des moyens de déchiffrement face aux dévoiements de la cryptologie à des fins
criminelles. La possibilité pour les délinquants d’utiliser ces techniques, désormais
à la portée de tous, justifie l’adaptation des moyens de la Justice pour lutter
contre ces nouvelles formes de délinquance. C’est pourquoi le projet de loi français
sur la société de l’information a prévu de renforcer les moyens des juges dans
la lutte contre la cybercriminalité.
Mesdames,
Messieurs,
Faisons
preuve de vigilance pour que les récents attentats ne conduisent pas à remettre
en cause le consensus toujours fragile en faveur de la protection de la vie privée,
tout en nous incitant à mieux prendre en compte les impératifs de sécurité. Ce
consensus doit être patiemment et lucidement consolidé, avec le concours indispensable
des autorités de protection des données. Si nous voulons relever les défis posés
aujourd’hui par l’évolution des réseaux –défis qui n’excluent pas leur utilisation
à des fins criminelles– nous devons toujours mieux conjuguer nos efforts à l’échelle
de la planète. La diversité et la richesse des travaux que vous avez conduits
depuis deux jours vont permettre de faire avancer la réflexion de l’ensemble des
pays que vous représentez sur l’avenir de cette société de l’information, ouverte
à tous, dont nous vivons aujourd’hui les prémisses.
La
tâche qui vous est confiée est particulièrement complexe. Elle fait de vous les
architectes d’un projet en constante évolution : celui de la construction
d’une société mondiale où les technologies de l’information seront au service
exclusif des valeurs de liberté, d’humanisme et de tolérance qui sont le ciment
des civilisations. C’est ce projet et cet espoir que nous partageons pour les
années à venir.