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Franck Biancheri

Table Ronde : La démocratie électronique (25 Septembre 2001, 14h30 - 16h00) :
Résumé de l'intervention
de Franck Biancheri, Président d'Eu-StudentVote

I. Le projet pionnier Eu-StudentVote :

Eu-Studentvote constitue aujourd'hui l'un des principaux projets de e-démocratie au niveau mondial.

La John Kennedy School of Governance d'Harvard et le site Politics Online l'ont ainsi élu en Mars 2001 parmi les 5 projets qui allaient révolutionner l'Internet politique au niveau mondial lors d'une enquête réalisée auprès de 25.000 abonnés de Politics Online.

C'est par ailleurs le premier grand projet de démocratisation sectorielle de l'Union européenne, organisé dans un cadre trans-européen, et faisant appel au 12 millions d'étudiants de l'UE afin qu'ils élisent du 4 au 8 Mars 2002 leurs 50 représentants au premier Conseil Etudiant Européen.

Entre Mars et Juin 2001, le site de présentation du projet (www.eu-studentvote.org), disponible en Français-Anglais-Allemand a déjà reçu plus de 1, 5 million de visites des étudiants de toute l'Europe. Le projet a fait également l'objet de présentations détaillées à la demande de différents organismes dans le monde entier : les 19 ministères de l'Education et de la Recherche réunis à Hong-Kong par la Banque Asiatique de Développement, les universités du Mercosur et plusieurs conférences aux Etats-Unis.

II. Le questionnement " e-vote/confidentialité des données/lien social/volonté générale " :

Eu-Studentvote, projet pionnier tant en terme technologique que politique, incarne totalement l'une des interrogations placées au cœur de cette table-ronde, " Les systèmes de vote électronique permettent-ils d'assurer le secret des convictions et de préserver le lien social sans lequel l'expression de la volonté générale pourrait n'être que virtuelle ? ".

Il est d'ailleurs conçu pour tenter d'apporter des éléments concrets de réponse à cette question essentielle puisque sa démarche est pour beaucoup balisée par des interrogations sur les méthodes, instruments et finalités auxquelles les réponses sont apportées progressivement via les partenaires, chercheurs et étudiants-électeurs et étudiants-candidats qui s'intéressent au projet.

Techniquement, le projet est fondé sur les systèmes de e-vote de la société Election.com (www.election.com), partenaire du projet, qui ont déjà été testés à diverses échelles notamment lors du vote des primaires démocrates dans l'Arizona. Le projet Eu-StudentVote ne cherche donc pas à développer de nouvelles approches technologiques (notamment en matière de de sécurité, fiabilité et confidentialité du vote et des données) mais plutôt à placer les acquis actuels dans un contexte politique d'envergure et innovant.

La question retenue au cœur de ce panel pose très clairement la problématique socio-politique du vote par Internet : le lien social et l'expression de la volonté générale mis en balance avec les exigences de garantie de confidentialité/sécurité/fiabilité.

Le contexte d'Eu-Studentvote est triple :
  • il est d'abord européen, c'est-à-dire, celui d'une entité politique en gestation, à la veille d'un formidable bouleversement avec l'arrivée de l'Euro dans la poche de 300 millions de citoyens ..et confrontée à un immense déficit démocratique, caractérisée par un lien social trans-européen inexistant et une incapacité croissante à générer la moindre " volonté générale ". Les méthodes classiques d'expression de cette volonté générale sont aujourd'hui fortement remises en cause par les citoyens eux-mêmes (question de légitimité des institutions) et par une paralysie institutionnelle croissante (l'actualité de ces dernières deux années en témoigne).
  • il est ensuite générationnel. Eu-Studentvote est mis en œuvre par des équipes dont l'âge varie entre 20 et 40 ans et vise un public entre 18 et 30 ans. Ces générations sont aujourd'hui dans l'Union européenne hors de l'essentiel des relais politiques classiques : les moins de 40 ans représentent moins de 10% des partis politiques traditionnels et ils ne disposent d'aucun vecteur propre dont ils auraient la maîtrise (TV, radios,journaux). On peut parler, comme l'ont fait récemment divers sociologues, d'une vraie " fracture générationnelle dans l'Union européenne ". Le débat actuel sur l'avenir de l'UE l'illustre bien puisque n'y contribuent que les générations 50+. En revanche, ces générations montantes ont investi tout naturellement l'Internet comme un espace/instrument d'expression ad hoc où elles ont pu/peuvent s'exprimer (en construisant leurs propres référentiels/instruments) sans dépendre du bon vouloir ou des contraintes imposées par la génération dominante et massive qui les précède (les " baby-boomers ").
  • Il est enfin estudiantin, c'est-à-dire, caractéristique du seul groupe social européen étant massivement " internetophile " et " connecté ". Un groupe qui est par ailleurs non représenté au niveau des politiques sectorielles européennes qui le concernent puisque seuls certains syndicats étudiants nationaux sont présents auprès de Bruxelles et que les syndicats étudiants nationaux sont élus par 5 à 10% des étudiants seulement. Le déficit démocratique européen prend ici des proportions de " gouffre " !

Eu-Studentvote vise donc à explorer le potentiel de l'Internet afin d'accélérer un nécessaire processus de démocratisation de l'UE et de permettre l'expression socio-politique des moins de 30 ans au niveau trans-européen. Il s'est donné pour objectif d' " apprendre en avançant " et notamment en créant à grande échelle les conditions d'émergence d'un nouveau lien social trans-européen comme d'une expression de volonté générale à l'échelle trans-européenne. Ces deux contraintes paraissent incontournables à l'horizon de la décennie en cours en Europe. C'est en tout cas l'analyse d'Europe 2020 (www.europe2020.org), l'un des think-tanks européens ayant conceptualisé le projet Eu-StudentVote et dont je suis le directeur des Etudes et de la Stratégie, comme des différentes fondations, centres de recherche (Eu-StudentVote offre ainsi un accès complet à ses données à tout projet de recherche solide, avalisé par une commission de chercheurs venus de différents laboratoires européens), entreprises ou institutions qui soutiennent l'initiative. Pourtant, et il faut en parler car cela fait partie de l'expérience, tous ne sont pas en faveur de ces évolutions. Ainsi aujourd'hui, malgré les discours ronflants sur nouvelles technologies et Europe des citoyens, des pans entiers de la Commission européenne, de nombreux ministères de l'éducation et certains syndicats étudiants s'opposent farouchement à un tel projet …pourtant soutenu par 9 chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE et par le Commissaire aux consommateurs, M. David Byrne. Certains se réfugient ainsi derrière un discours " techno-démocratique ", qui travestit précisément les préoccupations légitimes d'organismes comme les vôtre, afin tout simplement de s'assurer que surtout aucune innovation ne puisse permettre l'expression d'une volonté générale à l'échelle européenne qui bouleverserait le statu quo.

III. Le e-vote, instrument de la " démocratisation électronique " plus que de la " démocratie électronique " :

En ce sens, le vote par Internet, dans cet espace très particulier qu'est le " non-espace public européen ", est créateur de lien social et de démocratie. Là où il n'y a rien, il crée un embryon de quelque chose : processus, méthode, expérience, acteurs, … .

Bien entendu, cela doit se faire, et se fait, en veillant à garantir les impératifs de confidentialité/fiabilité/sécurité mais les conditions particulières de l'élection, notamment le fait qu'il s'agit de l'élection d'un organe sectoriel, sans précédent et n'exerçant pas une influence décisive sur les destin des citoyens, permet de se satisfaire des limites des systèmes actuels. C'est d'ailleurs un test qui permettra certainement d'améliorer les procédures pour de futures élections par Internet.

Si je peux me permettre, le terme de démocratie électronique est inadapté. Eu-Studentvote incarne ce qu'on peut appeler " la démocratisation électronique ". La différence n'est pas que formelle. La démocratisation est un processus dynamique, toujours en chantier, exigeant des méthodes et des instruments toujours renouvelés. Elle implique que l'Internet est l'instrument actuel d'une évolution de nos systèmes démocratiques constamment confrontés au renouvellement des formes et des acteurs du pouvoir. L'UE en constitue aujourd'hui certainement l'exemple le plus flagrant puisqu'elle est devenue une source de pouvoir immense …. confrontée à des systèmes démocratiques nationaux, d'une échelle inférieure.

Cela veut aussi dire que dans les années à venir, le potentiel du vote par Internet se situe essentiellement dans sa capacité à faire émerger de la " démocratie " là où il n'y en avait pas ou plus suffisamment, plutôt que dans une volonté de se substituer aux formes classiques de vote là où la démocratie fonctionne bien.

Pour conclure, je souhaite souligner deux points importants :
  • d'abord qu'une expérience de grande échelle comme Eu-Studentvote constitue une énorme opération de sensibilisation des jeunes générations aux questions qui sont au cœur des travaux des différents organismes de protection des données. Cette protection est une condition nécessaire pour toute évolution du vote par Internet en direction d'élections " essentielles " (élections législatives, présidentielles, référendum, …) ….encore faut-il que tous en aient conscience et puissent l'avoir expérimenté à moindre risque. Comme vous le savez, les jeunes générations, habituées à l'Internet, sont beaucoup préoccupées par ces questions essentielles que les générations plus anciennes. Un travail pédagogique n'est donc pas superflu : c'est pour cela que nous avons créé une vaste section e-démocratie sur Eu-Studentvote afin d'informer les e-électeurs des problématiques de cette nouvelle approche.
  • enfin, au-delà du e-vote, l'élection par Internet constitue une formidable occasion de débats préalables (notamment ici à l'échelle européenne et multilingue) et de confrontations d'idées qui seraient tout simplement inimaginables pour des questions de coûts et de méthodes sans le support du web et du email. La démocratisation, c'est aussi générer des débats qui étaient auparavant impossibles …comme un débat trans-européen à l'échelle citoyenne.

Notre espoir est que le projet pionnier Eu-Studentvote puisse faire avancer simultanément le lien social européen, l'expression d'une volonté générale trans-européenne et la conscience de l'importance des questions de confidentialité/sécurité/fiabilité, acquis de la deuxième vague de démocratisation (XX°siècle), pour réussir la troisième vague, celle du XXI° siècle. Car, à mon sens, la protection des données, en matière politique, n'a de sens que si elle garantit l'avancée de la démocratie, qui en retour a besoin de garanties de cet ordre. .


Liste des intervenants