Mesdames
, Messieurs,
C’est avec beaucoup de plaisir
que je me retrouve dans ce lieu mythique de la Sorbonne pour participer avec vous
à la réflexion autour du thème de la démocratie électronique dans le cadre de
la vingt-troisième conférence internationale des commissaires à la protection
des données.
Je
voudrais remercier le Président Gentot et tous les organisateurs de cette session pour m’avoir associé à ces travaux d’un très grand intérêt
tant l’utilisation des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication
(NTIC) constitue une opportunité pour assurer un développement harmonieux dans
différents domaines liés à l’évolution du monde en général, des pays en développement
en particulier.
Permettez-moi d’en venir aux réflexions
que je voudrais partager avec vous aujourd’hui, sur la démocratie électronique.
Je vais tenter d’illustrer ma réflexion par le cas pratique constitué par l’expérience
des dernières joutes électorales au Sénégal et dont celle de l’an 2000 a abouti
à la première alternance politique dans ce pays. Le processus électoral suscite
souvent des passions et beaucoup de controverses. La période préélectorale du
scrutin législatif de 1998 au Sénégal en est une illustration.
En effet, les élections de 1998,
qui suivaient celles, assez décriées, de 1996 ont permis l’expérimentation du
dispositif électoral mis en place, quelques mois plus tôt, par les autorités.
Un militaire qui, de par son statut
est apolitique, a été nommé, pour la première fois dans l’histoire du Sénégal,
Ministre de l’Intérieur, pour organiser des élections dans la transparence et
la sincérité requises.
Une Direction générale des Elections
au sein du Ministère de l’Intérieur attributive de toutes les compétences électorales
de ce département a été créée. Il faut savoir que jusqu’alors, les compétences
du Ministère de l’Intérieur étaient éclatées entre différentes structures de ce
département [Direction des affaires générales et de l’administration territoriale
(DAGAT), Direction de l’automatisation des fichiers (DAF), Direction des collectivités
locales (DCL), Direction des affaires générales et de l’équipement (DAGE), Cabinet
du Ministre]. La coordination en matière électorale était faite au niveau du cabinet
du Ministre ou/et des structures ad hoc.
Un Observatoire National des Elections
(ONEL), Organe indépendant de neuf membres, chargé de la supervision des élections
a été mis en place.
Avec un tel dispositif, l’on pouvait
penser que la voie était balisée pour des élections apaisées. Mais c’était sans
compter avec les tensions qui accompagnent tout processus électoral et le désir,
pour chaque groupe d’acteurs impliqués, de tirer son épingle du jeu et jouer à
fond son rôle, parfois à travers des surenchères.
I.
LE PROBLEME : CONTROVERSES AUTOUR DU CONTENU DU FICHIER ELECTORALA quelques semaines des élections,
une vive polémique a éclaté, entre l’ONEL et le Ministère de l’Intérieur au sujet
du contenu du fichier électoral.
L’Observatoire accusait le Ministère
de l’Intérieur de lui donner accès à un fichier différent de celui sur lequel
ses techniciens travaillent. Malgré les efforts fournis pour surmonter la situation,
la polémique, appuyée par des partis politiques et largement médiatisée, constituait
un facteur d’exacerbation des tensions.
Il faut savoir que le fichier
électoral est automatisé depuis 1977 et les listes électorales font l’objet de
révisions ordinaires ou exceptionnelles (en année électorale).
II.
LA SOLUTION : LE RECOURS A L’INFORMATIQUE OU LA BANALISATION DE L’ACCES
DU FICHIER.
C’est alors que deux initiatives majeures furent prises
dans le but de calmer les esprits.
v
L’installation des Terminaux
D’abord des terminaux furent installés à Dakar et dans
les régions, dans certains lieux publics, pour permettre à tout électeur le désirant,
d’avoir accès au fichier. Trois partis politiques [RND –« Rassemblement National
Démocratique »- (fondé par le Professeur Cheikh Anta Diop et dirigé par un
autre Professeur, Madior Diouf), le MSU –« Mouvement pour le Socialisme et
l’Unité »- (du Président Mamadou Dia et le « Jëf Jël » de Talla
Sylla en coalition avec Djibo Ka] furent, dans le même temps, dotés, à leur demande,
des terminaux à leurs sièges pour leur assurer une consultation aisée du fichier
électoral.
v
L’installation du fichier sur Internet
Le fichier électoral qui comportait plus de 3 000 000
d’électeurs constituait de loin le plus gros fichier du pays et son installation
a nécessité 10 jours, là où les techniciens prévoyaient un délai de réalisation
de 2 à 3 mois.
Après son installation, ce fichier a fait l’objet de
21 000 requêtes de la part d’internautes, rien que pour la première journée. C’est
un chiffre énorme pour le contexte du Sénégal et cela dénote certainement de l’intérêt
manifesté à son contenu. Cela démontre également l’existence d’un besoin réel
d’informations qui existait à ce niveau.
Ainsi le recours aux Nouvelles Techniques de l’Information
et de la Communication (NTIC) a permis de clore le débat sur la fiabilité du fichier,
mais surtout de banaliser l’accès à ce fichier.
Ces initiatives se voulaient également une contribution
significative au renforcement de la démocratie, en ce qu’elles donnaient une égale
opportunité à tout électeur et pa-delà cet électeur à tout internaute qui en a
le désir, d’accéder au fichier électoral sénégalais dès l’instant qu’il a les
moyens techniques de le faire (ordinateur personnel, cybercafé, terminaux de consultation,
etc.).
Cela donne à ces électeurs un sentiment de puissance,
(responsabilité citoyenne), de maîtrise d’informations importantes concernant
un processus électoral qui les concerne et pour lequel ils constituent des acteurs
majeurs, bien que moins visibles et moins audibles que les autres groupes d’acteurs,
structurés comme les partis politiques et les organes de contrôle.
La mise du fichier sur Internet, qui était une première
à l’époque, a donc largement contribué à la tenue d’élections jugées bien organisées
par les observateurs du processus électoral. Cette expérience a, depuis lors,
été renouvelée à l’occasion des consultations électorales suivantes. Ce recours,
certes bénéfique, n’en pose pas moins quelques problèmes.
III.
LEÇONS TIREES DE L’APPLICATION DE LA SOLUTION Au
Sénégal, après l’installation du fichier sur Internet, des objections parfois
anecdotiques et des questions de fond ont été soulevées.
A. Le respect
de la liberté individuelle
En effet, les
réactions de quelques électeurs ont été diverses et variées.
Les Sénégalais installés aux USA,
dont les noms figurent sur le fichier, ont soulevé la question de la présence
du nom de jeune fille de la maman qui est la clef qui, semble-t-il, permet d’accéder
à certains comptes bancaires en Amérique. Ils ont donc posé le problème de la
sécurité financière. J’ai accédé à leur demande et le nom de la mère a été supprimée
sur la carte d’électeur qui apparaît sur Internet, pour les Sénégalais vivant
aux Etats-Unis d’Amérique.
Les Sénégalais installés en France
ont, à leur tour, souligné le risque que la présence de l’adresse leur faisait
courir. En réalité, il s’agissait de ceux qui étaient en situation irrégulière
et qui avaient peur que les services d’immigration du pays d’accueil ne se basent
sur ces informations disponibles sur le net pour faire procéder à leur expulsion.
Il faut dire qu’ils étaient nombreux et très nerveux. Pour ces Sénégalais de France,
l’adresse fut supprimée. Sur cette base, le champ comportant cette information
a été verrouillé pour le rendre inaccessible aux internautes.
Je croyais en avoir fini avec les
réclamations, lorsque des personnes vivant au Sénégal m’interpellent de différentes
manières (parfois avec courtoisie, mais par moment avec une certaine violence
verbale), pour me demander de faire disparaître
le nom de la mère. La raison en était qu’au Sénégal, selon certaines croyances,
c’est par le nom de la mère que l’on peut efficacement « marabouter »
quelqu’un. La même mesure appliquée aux Sénégalais de l’extérieur sur cet aspect
leur fut appliquée.
Sans être obligé d’accéder à ces diverses sollicitations,
car aucun texte sénégalais ne l’aborde, la liberté individuelle a été respectée
On voit que la configuration actuelle du fichier électoral
sénégalais mis sur Internet a été déterminée par trois facteurs ; tous tournant
autour de la peur :
§
La peur de la perte de dollars
aux Etats-Unis d’Amérique,
§
La peur d’être retrouvé dans sa
cachette française et d’être expulsé vers le Sénégal,
§
La peur du marabout pour les Sénégalais
vivant au pays.
B. Les risques
potentiels
En se référant aux exemples presque anecdotiques susvisés,
il est facile de réaliser l’impact que le recours aux Nouvelles Techniques de
l’Information et de la Communication (NTIC) peut avoir sur la vie de simples citoyens
qui ne cherchent qu’à exercer leur devoir civique.
Or, en l’état actuel de la législation sénégalaise,
il n’existe pas encore de textes régissant ce domaine, même si le processus de
mise en place d’une autorité de régulation des télécommunications a été déjà enclenché.
En dehors de ces aspects, trois types de risques peuvent découler de la mise du
fichier sur Internet :
1. Atteinte
à la vie privée :
L’état-civil des électeurs est accessible à tout internaute
alors que peut-être, certains d’entre eux auraient préféré garder toute la confidentialité
requise autour de celui-ci, pour différentes raisons [âge, filiation (exemple
pour ceux nés de père non dénommé].
2. Usage
à caractère commercial :
La liste des électeurs sur Internet et toutes les informations
socio-démographiques qu’elle comporte (âge, adresse, sexe, régions, etc.) constitue
une manne pouvant être utilisée à des fins commerciales dans le cadre d’opérations
de marketing de certaines sociétés. Les électeurs pourraient ainsi être les destinataires
de courrier à caractère commercial sans avoir eu leur mot à dire. Cela constituerait
une source de nuisance pour ces électeurs. Par ailleurs, ces opérations se feraient
sans contrepartie financière pour le pays ou les individus ou organisations.
3. Rupture
du principe de l’égalité entre candidats ou listes de candidats :
Les partis mieux outillés au plan informatique ou qui
disposent de plus d’expertise dans ce domaine pourraient être favorisés par rapport
aux autres, à travers un recours plus optimal au fichier sur Internet.
C. Perspectives
L’utilisation des Nouvelles Techniques de l’Information
et de la Communication (NTIC) dans le domaine de fichier électoral, comme nous
pouvons le constater, a eu un aspect globalement positif malgré les risques potentiels
y relatifs.
A
Compte tenu de sa contribution
au renforcement de la démocratie au Sénégal, il serait souhaitable que la diffusion
du fichier électoral sur Internet soit maintenue. Elle l’est jusqu’à ce jour. Il conviendrait peut-être,
si cela soulevait un débat, de préserver la confidentialité de certaines informations
relatives à la vie privée des électeurs, en masquant les données relatives à la
filiation par exemple.
A
Par delà la mise du fichier sur
Internet, il serait pertinent d’évoluer vers un vote électronique pour garantir
plus de fiabilité, de célérité, de transparence et d’efficacité aux différentes
étapes du processus électoral. Une telle option coûterait, à terme, moins cher,
étant donné que chaque échéance électorale coûte environ plus de 5 milliards de
francs CFA, soit 50 millions de francs français. Une telle option est d’autant
plus bénéfique que les installations pourront servir en dehors des périodes d’élection
et contribuer à la modernisation de toute l’administration.
Le recours aux Nouvelles Techniques de l’Information
et de la Communication (NTIC) pendant tout le processus électoral requiert comme
préalables :
§
L’équipement des populations en
matériel informatique, en infrastructures de communications, etc. ;
§
La formation d’autres acteurs du
processus électoral (administration, autorités judiciaires, observatoires des
élections ou commissions des élections, journalistes, etc.) à l’utilisation des
Nouvelles Techniques de l’Information et de la Communication (NTIC) ;
§
La mise en place d’une législation
adaptée en matière de protection des données personnelles et de la vie privée.
La dernière phase du processus électoral connaissant
déjà un début d’automatisation avec la saisie informatique des résultats de l’élection
au niveau des commissions de recensement des votes et de la juridiction chargée
du contentieux électoral (conseil constitutionnel), la jonction devrait ainsi
être faite entre la phase préélectorale avec les listes sur Internet et la phase
contentieuse dont la charge passionnelle serait désamorcée par la connaissance
en temps réel des résultats du scrutin par voie électronique. La démocratie électronique
et la démocratie tout court, s’en trouverait renforcée.
Voilà, mesdames, messieurs, les quelques réflexions
que je tenais à partager avec vous sur l’expérience que j’ai eu à vivre en tant
qu’acteur du processus électoral au Sénégal, précisément en qualité d’organisateur
de trois élections (législatives, sénatoriales et présidentielle), en deux ans,
de 1998 à l’an 2000.
Je vous remercie de votre aimable attention et me tiens
à votre disposition pour d’éventuels échanges sur les questions abordées